A partir de ce jour, plus de cache cache dans la maison, et plus de violon. Tout est devenu silencieux, surtout les repas, où tout est froid, où tout fait mal. Esteban se rend régulièrement dans la chambre de sa soeur, il passe souvent la nuit avec elle dans le grand lit. La mort était un concept tellement lointain pour lui avant, pas vraiment réel. Maintenant, il a peur de la perdre elle. Peur qu’elle disparaisse sans un bruit. Ils dorment ensemble dans le grand lit, il la serre dans ses bras pour s’assurer qu’elle est toujours là. Ils sont plus proches qu’ils ne l’ont jamais été. Leur douleur est mêlée, mais ils puisent l’un dans l’autre la force de s’en sortir. Il la rejoint quelques heures avant l’enterrement, et l’aide à fermer la magnifique robe noire qui drape sa peau pâle. Il ajuste la cape de velours sombre sur ses épaules, et ils partagent une fois de plus leurs larmes. L’enterrement n’est qu’un immense brouillard pour Esteban, mais tant qu’il tient sa main, il ne peut pas se perdre. Il n’entend pas vraiment ce qui se dit, il voit trouble, et les discours des uns et des autres ne traversent pas le voile qui obscurcit son cerveau. Le prêtre a un regard froid, mais ses yeux s'adoucissent en se posant sur l’adolescent bouleversé. Il n’arrive pas à parler, pas plus que sa sœur. Les larmes recommencent à couler. Il marche dans la brume, entouré de sa famille, la chaleur familière de Marie près de lui.
Les jours suivants se passent dans cette même aura de douleur permanente. Mais c’est toujours la vie qui gagne, qui reprend le pouvoir et la souffrance finit par se réduire à un grondement sourd et supportable. Et Marie reprend vie. Comme si voir la mort d’aussi près lui avait redonné le sens des réalités. Elle redevient la petite fille souriante qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être. Un rien la rend heureuse : la couleur du ciel, et l’odeur de la pluie. Elle retrouve le plaisir d’écrire, toujours aussi douée. Elle dit dans l'oreille de son frère qu’elle respire enfin, et il la croit, parce qu’elle n’a jamais su lui mentir. Il la voit redevenir ce qu’elle était, fidèle au souvenir qu’il en a toujours eu. Un jour, qu’ils sont ensembles dans le grand lit, un peu de musique en fond, il se lève et s’incline avec un grand sourire. “M’accorderiez vous cette danse, mademoiselle ?” Elle pouffe, et c’est un des sons les plus doux du monde, mais elle lui tends la main, dont il embrasse le dos avant de la faire se lever et de la prendre dans ses bras. Au début, c’est un peu timide, mais petit à petit, ils s’abandonnent l’un à l’autre, et il la fait tournoyer. Elle rit fort, parce que ses pieds décollent du sol, mais il sait très bien qu’elle n’est pas effrayée. Comment pourrait-elle l’être alors qu’il la tient ? Et quand la musique s’arrête, il sort sa caméra.
-Soit mon actrice, sourit-il.
Elle ne répond pas mais se remet à danser, toute seule, et lui la filme. Elle est tellement jolie, tellement radieuse. Et alors que les jours défilent, Esteban ne pose plus sa caméra, il filme absolument tout. Le bus, le chemin, les repas de familles, et sa sœur, toujours sa sœur. S’il le fait, c’est surtout parce qu’elle est la seule à être encore lumineuse. Ses parents restent emmurés dans le silence triste provoqué par le deuil, qui date pourtant de plusieurs moi. Au lycée, l’ambiance a changé : les gens le regardent maintenant avec une sorte de pitié compatissante, comme s’il n’allait jamais s’en remettre. Tout le monde lui parle avec une voix douce, mais ils semblent comme éteints. Ils se sont éloignés de lui, mais il s’en fiche. C’est comme si, quelque part en lui, son cerveau refusait d’y prêter attention. Comme si quelque chose bloquait. Alors il allume sa caméra et il filme. Il ne regarde jamais ses images, jamais. Encore une fois, quelque chose bloque. Il n’est pas prêt à voir à quel point le monde est gris, comparé à sa sœur brillante comme une étoile.