De toute façon, c’est trop loin. Le principal problème de la jeune fille, c’est de survivre dans sa classe. Elle y entre tous les matins, et elle sait comment on la regarde. Les classes ont toujours été organisées par niveau. L’an dernier, elle était dans la meilleure Première Littéraire, avec son frère. Mais ses parents ont jugé qu’il valait mieux séparer les jumeaux pour leur dernière année. Le directeur de l’établissement n’a pas apprécié qu’on vienne lui apprendre son métier. Le résultat, c’est que Marie se retrouve dans la pire des Terminales. Ses bonnes notes, son assiduité, tout en elle y fait tâche. Ils la haïssent, mais elle ne leur rends pas. De toute façon, elle aussi, elle se déteste. Et puis, elle sait aussi que si tous les bourges de son lycée ne les dénigraient pas en permanence, ils seraient plus enclin à la gentillesse. Mais forcément, ils sont sans cesse humiliés, et elle est la seule cible que leur colère peut atteindre. Au fond, ça ne la dérange pas. Ils ne la torturent pas, ils se contentent de la laisser totalement seule. C’est douloureux, certes, mais, même s’ils le voulaient, est-ce qu’ils pourraient lui fabriquer un enfer pire que sa propre tête ?
Elle perd du poids à vue d’oeil. Esteban la regarde et dans sa tête, il hurle. Il ne sait pas comment sauver celle qu’il aime plus que tout au monde. D’aussi loin qu’il se souvienne, elle est la moitié de son coeur, de son âme, de lui. Elle a toujours illuminé son monde. Alors il ne la lâche pas d’une semelle. Il est terrifié de ce qu’elle pourrait faire s’il détourne les yeux ne serait-ce qu’une seconde. Il sait que ça la rend folle, elle a besoin d’être seule parfois. Ils ont trouvé un compromis : ils jouent à cache cache dans le manoir. Parfois en plein jour, souvent la nuit. Comme le manoir est grand, et que toute l’aile Ouest est occupée de pièces que personne ne visite jamais, ils n’ont même pas réellement besoin d’être discret. Les parties sont longues, elle en profite pour souffler un peu, tranquille. Et puis, parfois même, elle s’endort. Quand son frère la trouve, si paisible, il ne peut s’empêcher de sourire, et il la ramène au lit. Elle est légère comme une plume, alors il la soulève dans ses bras et la borde. C’est plus facile quand elle dort, parce qu’au moins, il sait qu’elle est en sécurité.
Une nuit, il la retrouve, endormie dans la baignoire. Amusé, il la soulève doucement, et la serre dans ses bras. La fenêtre était entrouverte, elle est glaciale. Il la berce doucement, puis s’endort. Le lendemain, il va toquer à sa porte, un terrible pressentiment au coeur. Mais elle lui ouvre avec un grand sourire. Pourtant, elle est très pâle. Il lui fait un bisou sur le front et la remet au lit, il préviendra Martha qu’elle est malade et qu’il ne faut pas la déranger. Son mauvais pressentiment le suit toute la journée. Et puis quand il rentre, il comprends. Grand mère Marie est décédée pendant la nuit. On l’a trouvée ce matin, dans son lit, elle avait fait une overdose de médicament. Tout le monde savait qu’elle perdait la tête, alors certainement qu’elle les a pris plusieurs fois en oubliant à chaque fois qu’elle les avait déjà avalés. Les jumeaux sanglotent. Perdre un membre de leur famille aussi proche est l’expérience la plus douloureuse qu’ils aient jamais vécu. Ils se serrent dans leurs bras, et pleurent jusqu’à ne plus avoir de larmes dans leur corps.