Mais elle n’a pas le temps d’y penser, parce qu’elle doit aller manger. Dans l’escalier, sur les deux étages qu’elle dévale parce qu’elle est légèrement en retard, se succèdent les portraits de ses ancêtres, du plus âgé au plus récent. Sur les dernières marches, il y a sa grand-mère, qui porte le même nom qu’elle, Marie, son père, Philippe, sa mère, Grâce, son frère, et elle. Ces gens qu’elle retrouve dans la salle à manger, arrivant tous en même temps et s’asseyant en silence. Sa famille. Elle a enfilé son plus joli sourire, et ses bonnes manières lui collent à la peau. Dos droit, tête haute, elle tamponne ses lèvres avec une serviette en y laissant quelques traces de rouge à lèvre sombre, elle dit “je vous prie” et “je vous remercie”. Martha les sert, comme d’habitude, et ils discutent politique et société jusqu’à la fin du dîner. Elle ne se rappelle pas de la dernière fois où elle a eu un fou rire à table. Même les regards complices qu'elle partageait avec son frère faisaient l'objet de hochement de têtes désapprobateurs. De toute façon, son père n’est jamais d’humeur à rire, il préfère parler du monde avec sa philosophie bourgeoise bien pensante à vomir, et sa mère est trop discrète pour réellement participer à la conversation. Au final, Marie est dégoûtée d’être assise là, jamais une tâche sur la nappe de soie, à raconter combien l’univers va mal sans jamais rien n’y changer. D'entendre parler de la misère et de la faim dans le monde, alors qu'ils sont là à se gaver de saumon goûteux et de pommes de terre parfaitement assaisonnées. Esteban et elle se contentent d’acquiescer et de répondre de temps en temps. Quand à la grand mère, n’en parlons pas. Enfin, c’est surtout elle qui ne parle pas. Sa voix n’a pas résonné depuis longtemps, si ce n’est pour un “auriez-vous l’obligeance de me passer le sel jeune fille ?”.
Marie finit cette nouvelle corvée avec soulagement, puis elle remonte. Elle s’effondre juste sur son lit à baldaquin, et elle commence à sangloter. Comme tous les soirs. Son joli sourire de façade n’a plus personne à qui s’adresser, alors elle le laisse partir, et les larmes le remplacent.