La femme hoche doucement la tête et sert une tasse de thé à ses enfants, puis ils discutent de tout et rien pendant une dizaine de minutes. Derrière la froideur apparente de cette relation se cache un amour immense qui ne sait pas comment s’exprimer. Elle est mère, mais pas par choix. Pression de ses parents, pression de son mari, elle ne se sentait pas prête à avoir un enfant, et voilà que deux lui tombent dans les bras. Elle n’a pas su quoi en faire. Les nourrir, oui, les éduquer, bien sûr, mais les aimer ? Elle les aime, mais ne sait pas comment faire. Elle est fière d’eux, et elle veut qu’ils aillent loin. Pourtant, elle est bien incapable de leur montrer. Alors elle s’assure de prendre le thé avec eux aussi souvent que possible, et malgré ce vouvoiement trop poli, ces sujets plats et froids qui ne l’intéressent pas plus elle qu’eux deux, elle donnerait sa vie pour les deux êtres qui se tiennent devant elle.
Ensuite, elle les autorise à prendre congé, et ils montent au quatrième. Leurs chambres occupent tout l’étage, elles sont immenses, et chacun a, sur le toit, sa petite fenêtre qui donne sur le ciel. Les deux pièces sont décorés avec le même soin que le reste de la demeure. Mais Marie ne s’y intéresse plus, elle ne le voit même plus, elle s’assoit simplement à son bureau pour faire ses devoirs, et travailler tant qu’elle le peut encore. Bientôt, elle en sera incapable, mais pour le moment… Ses parents n’attendent que le meilleur d’elle-même, et surtout, qu’elle soit la meilleure de sa classe. Alors elle est plus sérieuse que jamais, et se noie dans la masse de devoirs qui l’attend. Elle aime ça, d’une certaine façon. Elle en vient à oublier le temps qui passe et tout ce qui l’entoure. Vingt heure trente, comme d’habitude, elle sort de sa chambre, ses pas légers sur le tapis de velours. Elle vérifie que sa jupe est ajustée, mais elle l’est toujours. Aucun noeud ne s’est infiltré dans sa longue chevelure lisse, les manches longues de sa chemises tombent parfaitement. Parfois elle a l’impression d’être une poupée de porcelaine, qu’une force invisible guide et brise. Mais elle n’a pas le temps d’y penser, parce qu’elle doit aller manger.