Prodigieuse. Le premier mot quand on la voit. Prodigieuse. Elle porte une robe blanche, simple, qui descend jusqu'à ses chevilles. Une ceinture dorée qui marque sa taille. Pieds nus, mais ses ongles se sont pas vernis. La peau pâle, mais pas trop. Non pas une poupée de porcelaine, mais une humaine, bien portante, qui doit sans doute passer de longs après-midis étendue au soleil. Ses cheveux tombent en une cascade ondulée sur ses hanches et remuent à chacun de ses pas, de façon qu'on peut y voir des flots en mouvements. Elle marche, paupières closes, jusqu'au centre de la scène. Soudain, elle ouvre les yeux, et son regard bleu illumine le monde. Elle est indéniablement jolie, malgré des iris un peu trop grand, et un nez retroussé. Dans sa main gauche, un archet, et dans la main droite, un violon. Les yeux expérimentés reconnaissent un Stradivarius magnifique, au bois parfaitement vernis. Surtout, c’est un instrument qui dégage de l’amour. Il est aimé, il traduit la passion de celle qui l’utilise quotidiennement. L’espace d’un instant, lorsqu’elle porte l’objet à son cou, on peut apercevoir des cicatrices profondes sur les poignets. Refermées et cicatrisées, certes, mais témoignant d’une douleur qui avait été réelle. Qui l’est encore, parfois. Dans le public, un garçon frissonne.
Elle inspire. Elle expire. Puis elle joue. Aucun spectateur n’est prêt pour ce qu’elle est en train de faire. Et pour cause, personne n’a la moindre idée de ce qu’elle va produire. Elle est là, sur scène, et elle improvise. C’est ce qu’elle a appris avec la musique : elle a quelque chose au fond d’elle à donner. Alors elle donne. Elle offre, du plus profond de son coeur, tout ce qu’elle a en elle. Sa rage, sa tristesse. C’est une vague qui emporte tout sur son passage. C’est bleu, et c’est noir. C’est le café sans sucre qu’on boit après un enterrement. C’est l’océan dans lequel on se noie après avoir bu la tasse, après s’être débattu trop longtemps. Mais c’est tellement plus que ça. Une main qui se tend, et un éclat de rire au milieu de la tempête. Ce qu’elle a à offrir, c’est la promesse que l’accalmie viendra. C’est la douceur d’une après-midi d’hiver au coin du feu, l’amour d’une famille. C’est un orange doux, comme quand le soleil se lève. Ce qu’elle a à offrir, c’est ce qui vient après le chaos : l’équilibre. La mélodie est un don au monde, un repère dans l’adversité. Et elle y croit : rien n’est perdu. Rien n’est jamais perdu. On se relève plus fort, et les crescendos accompagnent cette progression. Les trémolos du coeurs ne s’arrêtent pas. On peut encore vibrer. Elle aussi elle peut encore vibrer. Et pourtant, les accords mineurs prouvent qu’elle trébuche encore parfois, que la vie n’est pas un long fleuve tranquille. Parce que ses cuisses aussi sont encore pleines de cicatrices qui ne s’effaceront jamais. Et que la tentation de s’engourdir dans une douleur volontaire est toujours là. Mais maintenant elle a accepté. Elle a accepté d’être bancale, d’être instable, et après tout, qui ne l’est pas ? Peu importe si les fondations sont tremblantes, elle s’en sortira. Ce qu’elle a à offrir, c’est la certitude qu’on est tous capable de construire quelque chose.
Quand elle s’arrête, il y a des larmes dans les yeux, il y a de l’espoir dans les coeurs. Mais surtout, il y a un garçon au premier rang qui déborde de fierté. Il se rappelle l’avoir trouvée dans la baignoire, se vidant de son sang. L’avoir sauvée. Il se rappelle le désespoir dans ses yeux quand elle avait réalisé être encore en vie. Il est obligé de s’en rappeler, parce que ça fait quatre ans aujourd’hui. Mais encore une fois, il y a eu tellement plus que ça. Les jours de silence, puis la façon dont il lui avait mis son violon entre les mains. Dont elle avait commencé à jouer et à composer, à improviser. Elle qui détestait cette musique imposée, avait redécouvert le plaisir de créer. “La beauté sort du Néant” avait-elle dit un jour. Elle se trompait. Ce qu’elle avait dans le coeur, ce n’était pas le Néant, c’était de l’humanité. C’était de la tristesse et de la joie, de la peur, de la colère et de l’espoir.
“La beauté sort de Toi” lui avait répondu Esteban.
Et ce soir, il la regarde saluer, sous les applaudissements, la lumière artificielle faisant briller ses yeux. Apprendre à exister à été un combat.
Ce soir, elle a gagné.