J'aime bien, je dis tout le temps que je m'inquiète pour quand mes potes vont vivre tous seuls, mais bon, je suis pas capable de manger correctement, de dormir correctement, de me lever correctement, d'ailleurs je suis même pas capable de me désinfecter après m'être coupé. Clairement, je vais vivre tout seul pour faire quoi ? Déjà, est-ce que je serais en mesure de me laver ? Non. Qu'on soit honnête. Trouvez ça dégueulasse si vous voulez, je m'en fous. Est-ce que je vais pouvoir me démêler les cheveux le matin, m'habiller ? Et puis quelle importance ça aura quand je me ferais virer de la fac ou école dans laquelle je serais, parce que bah j'irais pas, parce que bah, je serais purement incapable de sortir de mon lit ?
On attends avec impatience le jour où je vivrais tout seul, que j'aurais mes médocs avec moi parce que bah faut bien, et que je serai totalement bourré et que ça partira en couilles sans raison. Et en attendant, on sourit, on oublie qu'on se sent tout seul, on dit à tout ses amis qu'on va putain de mieux, qu'on va s'en sortir, on partage ses petites victoires, comme avoir rangé sa chambre, ou réussi à manger normalement.
J'ai pas le droit d'exploser, encore moins de m'effondrer. J'ai juste pas le droit. Quand je craque, ça fait trop de mal aux gens autour de moi. Quoique... Est-ce que j'ai déjà vraiment craqué ? Bien sûr. Mais au fond ? Non, bien sûr que non. Je programme les moments où j'irais vraiment mal, du genre "pas maintenant Alexis est à la maison, mais dans six jours, il n'y sera plus, et à ce moment là C. sera avec ses amis, donc il n'aura pas besoin de moi, et machin sera en train de faire quelque chose, donc il ne devrait pas faire de breakdown". Alors, quand je me laisse sombrer, c'est toujours tellement contrôlé. Parfois, je deviens furieux, je gueule pour rien, parfois je suis triste et j'ai des breakdowns énormes, parfois j'ai des crises de paniques, parfois j'ai besoin qu'on m'aime de façon compulsive. Mais le gros craquage ? Il est jamais venu. Pas après le viol. Pas dans mes grosses disputes. Cet été, j'en étais peut-être pas si loin, quand j'ai disparu quelques jours des réseaux. Mais non, d'aussi loin que je me souvienne il est jamais venu. De toute façon, la tristesse c'est super contagieux. Souvent, mes déprimes vont avec celles de mes amis. Du coup, quand je suis en train de chialer dans mon lit, souvent eux vont pas très bien non plus, et il faut bien que je m'en occupe. Ou alors, au bout d'une demi-heure, je réalise que bah personne n'a les mots pour m'aider, donc je change de sujet, je dis que ça va mieux.
De toute façon, j'ai l'impression que tout le monde s'en fout. Je sais que c'est pas vrai, évidemment, et que pleins de gens seraient là pour moi si j'en avais besoin. Mais j'ai cette impression que si je mourrais bah finalement ils s'en foutraient, j'ai l'impression que je vais mal et qu'ils s'en foutent, qu'ils peuvent rien y faire, donc que ce n'est pas leur combat. Et je sais toujours que c'est pas vrai. J'en doute pas un seul instant. Je peux juste pas m'empêcher d'y penser. Et puis c'est comme si je n'étais plus proche de personne. Enfin, comme si j'étais beaucoup moins proche qu'avant. Donc je me sens seul. Même si c'est que dans ma tête comme d'hab. Parce qu'honnêtement, je sais que je suis aimé par des personnes merveilleuses. Ce n'est pas un secret. Je suis juste con.