J'ai le sentiment d'avoir trois vies presque distinctes.
Tout d'abord, il y a mon corps. Son existence est passive agressive. Il suit son chemin sans trop de problèmes (quelques crises de vomissements, par-ci par-là quand il n'en peut vraiment plus, quelques coupures à l'intérieur de la bouche rarement rouvertes par la lame qui ne s'y aventure plus si souvent). Il subit, cache protège. Il ressent. Humide, sec, chaud froid, tout le touche, et puis il continue son chemin sur pilote automatique. Lit, lycée, respirer, manger, aller aux toilettes... Il sait ce qu'il doit faire, et s'y conforme sans se poser de question. Mon corps, c'est mes mains qui peignent, mes yeux qui rêvent, mes oreilles qui écoutent. Ma peau frémit un peu quand le soleil ne la réchauffe plus, quand une main caressante la touche... Ma langue qui se repaît du goût des choses plus que de la matière vraiment, et puis mes réactions bien sûr. Ma tête qui se tourne quand on appelle au loin "Marine !". Un prénom auquel mon corps réponds toujours, qui lui correspond parfaitement.
Contrairement à mon esprit, qui se rebelle encore et encore. Marine tu n'es pas moi, je ne suis pas bleue sombre, et le monde n'est pas bleu noir. Non. Tu n'es pas moi, Marine tu es une peinture, destinée à me cacher, à me recouvrir et je veux - je dois - prendre le pouvoir. Mon esprit qui vit la tempête au quotidien, mon esprit qui hurle et qui se débat, toujours qui ne tient pas en place. Mon esprit une prison, et un évadé, un couteau et une plaie béante, à la fois mon geôlier et mon échappatoire. Il abrite les voix qui hurlent dans ma tête, les voix qui me disent "Tu n'es rien" ou encore "Tu n'iras nulle part" ou "Tu te noies" "Tu ne mérites pas d'être heureuse" "Crève" "Vis et souffre, parce que tu ne peux pas t'en sortir" "Tu te noies et personne ne t'aidera", et mon esprit qui me donne les armes pour faire taire les voix . Mon esprit et une plaquette de doliprane : je ne sais pas encore si je vais l'utiliser pour me soigner ou pour me suicider.
Et puis il y a mon coeur. Qui aime, qui aime tellement, et surtout qui est tellement aimé. Les gens qui sont près à se battre pour moi le font pour qu'il puisse le faire aussi. Je suis aimée, tellement aimée, tout le temps aimée. Et j'aime vraiment, si fort. Mon coeur est hyper sensible, hyper émotif, et ce ne sont pas juste des mots tombés du ciel, ce sont de vrais diagnostiques. Il rend tout ce qu'on lui donne dans une puissance mille fois supérieur. La tristesse devient un trou noir qui aspire tout, l'appréhension une véritable phobie, le stress un gouffre, le découragement un désespoir. Et pourtant. La lumière du soleil m'émerveille, le chant des oiseaux me ravit, le plaisir est décuplé... Mes phases euphoriques sont magnifiques et irradiantes. Je suis. Je suis une personne faite d'absolu. La haine absolue, l'amour absolu, je ne vis que pour les limites. Les choses n'ont de valeur que par leur nouveauté, puis dès qu'elles perdent de leur saveur, me lassent. J'ai besoin de nouveauté constante, de milles vies. Je ne pense pas être incomprise, parce que je crois que dehors, il y en a plein des comme moi, qui sont pas nés dans la bonne époque où sur la bonne planète, qui n'arrivent pas à se contenter de ceux qu'ils ont et qui se battent avec eux même pour rester tout le temps. Des acteurs qui ont un sourire affiché sur leur douleur, qui ont toujours de la peine en eux, même quand ils se marrent. Qui ressentent tout, en même temps. Qui ne vont jamais bien, parce que la douleur ne s'estompe jamais, mais qui apprennent à faire avec, à ressentir avec, et qui, quand vient le crépuscule, fêtent le fait d'avoir tenu une journée de plus, et hésitent entre espérer être encore là le lendemain, ou espérer ne pas y être.
J'ai trois vies. Parfois, les contours sont flous, et c'est à ces moments la que je vais le mieux, quand elles se mélangent et tendent à ne former qu'une. Je veux bien me battre contre l'univers entier, mais si en plus je dois lutter contre moi même, je n'y arriverais pas. Je ne pourrais pas. Parce que quand mes vies se séparent, que chacune me traîne dans une direction différente, il n'y a aucun bon chemin, aucun espoir. Je ne peux pas m'accorder avec une partie de moi sans me départir des deux autres, alors je ne bouge pas, mais je suis le mouvement, stagner c'est mourir.