Il y avait quelque chose dans la voix et dans le sérieux du jeune homme, dans sa façon de se tenir droit, dans son langage aussi. Elle avait envie de l'écouter. Il était étrange, et décalé, comme venu d'un autre monde, mais elle ne se sentait pas en danger. S'il était stupide, s'il lui racontait une blague, elle n'aurait qu'à partir. Alors elle hocha la tête. Et il raconta. Il raconta tant et si bien qu'elle fut suspendue à ses lèvres jusqu'au dernier mot. L'horloge, l'absence de sentiments, sa mère, leur rencontre.
-Anthony. C'est une très jolie histoire que tu me racontes. Mais ce n'est rien de plus qu'une histoire. Il faudrait que je sois idiote pour croire ça.
-Et si je vous montrais ?
Il déboutonna lentement sa chemise, sous le regard à la fois mal-à-l'aise, inquiet, et fasciné de son interlocutrice, laissant délicatement apparaître l'horloge. C'était un morceau de bois, qui ressemblait à ces objets qui font sortir un petit coucou toute les heures. Le cadran était bordé d'or, et l'intérieur était blanc, comme de l'ivoire. Les trois aiguilles, de la plus petite à la plus grande, étaient en pierres précieuses ou semi-précieuses, respectivement en topaze, en saphir et en diamant. Elle hésitait à le croire, mais il y avait une sorte de sincérité touchante dans ses paroles. Et elle avait une preuve, là, sous la main, a portée de doigts. Elle réfléchit à ce qu'elle-même serait sans ses sentiments. Elle écouta son histoire, et elle se rendit compte qu'elle pouvait l'aider, et un peu de baume s'appliqua sur son cœur meurtri. Emy avait terriblement besoin de trouver un sens à sa vie. Et voilà qu'on lui apportait ce qu'elle demandait, sur un plateau d'argent. Elle ne pouvait qu'y croire, qu'avoir l'espoir que ce soit vrai et qu'elle avait encore quelque chose à faire ici bas.
-Qu'est-ce que tu veux de moi ?
-Rien. Je savais simplement qu'il fallait qu'on se retrouve. Si vous saviez depuis quand je vous attends...
-Oh...
-Vous allez bien passer quelques jours ici, pas vrai, demanda le garçon.
-Je resterais aussi longtemps que j'en ai envie. J'ai un peu d'argent pour me prendre une chambre d’hôtel si je le veux. Et je voudrais rester près de mes parents quelques temps encore, répondit-elle.
-Êtes-vous seule ici ?
-Mes deux parents sont avec moi maintenant. J'ai été placée chez une tante, mais je suis partie. Elle ne me cherchera pas, de toute façon.
-Ma mère à moi va me chercher et s'inquiéter si je ne rentre pas. Voudriez-vous passer quelques jours chez moi ?
Faire confiance à un inconnu dans la rue n'était pas dans les habitudes d'Emy. Mais elle se sentait lié au garçon, elle était intrigué par son cœur-horloge, et surtout, elle avait besoin que quelqu'un s'occupe d'elle et la protège. Elle était donc dans un entre-deux, à ne pas savoir comment répondre. Lui se remit à regarder la tombe, qui paraissait si vide. Il s'agenouilla dans la terre et déterra quelques violettes qui poussaient non loin, afin de les déposer devant la plaque de marbre, en guise d'épitaphe.
-Les violettes étaient les fleurs préférées de ma mère, chuchota-t-elle.
-Alors ce n'est pas le hasard qui les a fait pousser ici. Ma mère les aime elle aussi beaucoup.
-Allons-la rencontrer, conclut Emy.