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Partie 22

 

 Allongés dans un bois, ils s'effondrèrent de sommeil. Tic, tac, l'horloge avait fait dix-huit tours.

 Un hurlement retentit. Dix-huit heures douze. La douleur explosa dans tout le corps d'Anthony. Emy se réveilla et ses yeux papillonnèrent. Elle se précipita vers le garçon dont les yeux se révulsaient convulsivement.

-Que se passe-t-il ?!

-Emy... vingt-quatre tours. C'est... C'est l'heure maintenant...

 L'effroi prenait les deux enfants par les tripes. Le corps de l'adolescente tremblait, tandis qu'elle ne savait pas quoi faire. Elle attrapa la main de son ami, entremêlant leur doigts.

-Serre ma main, si tu peux, serre ma main, je t'en supplie... Serre ma main, réagis...

 Mais il ne faisait que hurler. Hurler et se débattre contre une douleur qui vrillait son esprit. Il ne pouvait pas bouger, même sa respiration était difficile. Il convulsait, suppliait, criait à s'en déchirer les tympans. Emy ouvrit sa chemise, tremblante comme une feuille d'automne durant l'orage qui gronde. L'horloge, magnifique, vibrait, et les aiguilles, si précieuses, s'agitaient en tout sens. Il y avait quelque chose à l'intérieur, quelque chose qui voulait jaillir. Et petit à petit, le cadran de bois clair s'ouvrit... Pour laisser place une chose magnifique. Un petit, tout petit coucou. Un oiseau de verre et de cristal qui projeté par un mécanisme à la fois ancien et neuf, ouvrit son bec. Pour laisser apparaître un petit cœur rouge sang, qui gonfla, grandit et pris la place de l'oiseau, de l'horloge, jusqu'à s'imbriquer doucement dans la poitrine qui se soulevait à peine. Le sang entoura le jeune cœur tout neuf, et c'est à ce moment que le corps sembla très mal réagir. Anthony commença à vomir le liquide sombre, et s'étouffer. Il était couvert de sueur et brûlant comme une feu d'été. Ses yeux se fermèrent tandis que ses lèvres tentaient en vain de trouver un peu d'air. Sa peau pâle ressortait au fur et à mesure que l'hémoglobine la recouvrait, contraste saisissant d'horreur. Emy ne disait rien, ne bougeait pas, elle se contentait de serrer le garçon dans ses bras, sous le choc, épouvantée. Elle n'avait ni chaud ni froid, seulement peur.

-Tu sais, finit-il par marmonner d'une voix faible et entrecoupée, je ne veux pas mourir.

-...

-Je veux vivre et rester avec toi, et qu'on danse ensemble, encore une fois, ne serait-ce qu'une dernière fois...

 Le sang reflua peu à peu, et soudain tout les oiseaux se posèrent, le vent lui même s'arrêta de souffler, et le crépuscule arrêta le temps. Plus un son, le monde état figé, dans l'attente. Quelque part, peut-être dans le ciel, peut être sur terre, la vie et la mort se battaient, et l'univers attendait l'ombre ou la lumière.

 Boum, boum ; boum, boum. Le cœur s'était mis à battre, il absorba la liqueur bordeaux qui l'entourait. Plus de cristal, mais des cellules, qui constituaient un véritable organe, et la peau, qui reprenait sa place, plus blanche encore que le reste de son épiderme, et comme ultime trace du bain de sang qui s'était tenu là il y a quelques minutes, des traces sombres autour de ses lèvres, et sur son torse. 

 Il était brûlant. Brûlant de vie, brûlait de survivre. Ses yeux fixaient le ciel comme si c'était la seule chose qui eut un jour mérité son attention.

-Je le vois, maintenant, Emy, soupira-t-il. Le ciel, et le fil qui relie toutes les choses entre elles. Et la lune, qui pleure doucement, au milieu de la nuit. Et le soleil, qui hurle de rage. Je le vois maintenant, la liberté partout autour de moi, les chevaux au galop, le vent qui tourbillonne, les oiseaux et les papillons. Les courants de haine et d'amour qui s'affrontent, les enfants qui meurent en silence, les vies vides, ceux qu'on oublient, ce qui change. Je le vois maintenant, à quel point la vie évolue, à quel point moi, j'ai évolué. Je vois les révoltes vides, les sacrifiés, les scarifiés, et les existences qui se reprogramment, et le deuil, et l'avenir. Les espèces disparues, le mal que je ferai, l'oxygène, l'or et la boue, et le monde. Je le vois maintenant, la mort et la vie qui s’emmêlent, et les connexions logiques que je n'avais jamais remarquée. Je le vois maintenant, ma mère et les crêpes du goûter, et l'épée de Damoclès, et l'univers sans ponctuation sans règle sans rien d'autres que nous ou alors peut-être que nous on compte pas mais c'est pas grave et ma respiration ma poitrine qui se lève et s'abaisse, et...

 Il se tourna vers elle, repris son souffle, posa ses yeux sa voix et son regard. 

-Je te vois Emy, toi, et ta souffrance, et ta solitude. Mais tu n'es plus seule, plus jamais. Je te vois.

 Et ses yeux se fermèrent.

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