Ouah. Le premier mot quand j'y pense. Le seul mot qui vient naturellement. Ouah.
J'aimerais pouvoir dire que j'avais oublié ce que ça faisait d'être aussi heureuse, mais la vérité, c'est que j'ai jamais su ce que c'était que d'être aussi heureuse. Je me connais, je ne suis pas quelqu'un a plaindre, j'ai des amis plus que formidables et qui font tout pour moi. Mais ce que j'ai vécu pendant ces quelques jours, c'était plus qu'unique. C'était inespéré.
Je suis arrivée, avec ma timidité, ma nervosité, mon retard social, mon anxiété. J'étais là, face à huit autres jeunes qui me terrifiaient. Pourtant, je suis arrivée en étant moi-même. Un jean, un énorme sweat de merch twenty one pilots. En dessous, une chemise large, rentrée dans le pantalon évidemment. Avec mes cicatrices qui dépassaient. Je suis arrivée, tremblante et perdue, et ils m'ont accueillie comme personne dans ma vie ne m'avait jamais accueillie. Avec des grands sourires, maladroits au début, avec quelques mots qu'on osait pas vraiment s'échanger et puis...
Et puis tout a changé. D'une façon que je ne saurais même pas décrire en fait. Elsa, ça a été la première révélation. Elle est pétillante. On a tellement ri ensemble, on s'est sentis tellement bien tout de suite, et surtout on s'est tellement fait confiance l'une et l'autre dès le premier jour. On était pas d'accord sur tout, mais y'avait tellement de respect mutuel et d'écoute que finalement, on arrivait toujours à discuter dans le calme et à avoir des fous-rires immenses. Y'avait sa vie, pas simple, la mienne, qui ne l'était pas non plus. On avait le temps nécessaire pour en parler. Et le temps pour s'évader. Parce qu'Elsa était là tout de suite, je me suis sentie comme chez moi. Et je me suis ouverte.
Ensuite, il y a eu Léo. Je n'aurais jamais cru qu'on aurait pu bien s'entendre. Vous voyez, le garçon un peu plus âgé, super beau, et photogénique en plus, naturellement drôle et intelligent, que tout le monde adore ? Bon, bah vous avez Léo. C'est le genre de mec qui au lycée, pose même pas les yeux sur moi. Le genre qui a pas énormément d'amis proche, mais qui est pote avec tous les mecs populaires, qui a eu son bac sans mention et sans efforts, et qui pourrait se taper n'importe qui en claquant des doigts. Et puis à côté tu as moi. Pas jolie, pas bien foutue, assez renfermée, qu'on qualifiera gentiment d'intello avec une petite pointe de ressentiment, pas hétéro du tout, timide as fuck, et qui débite des milliers de conneries à la minute pour cacher son anxiété constante. Bon, ce genre de relation se compose exclusivement de petit sourire sympa de temps en temps et de "t'as géré l'exercice de maths ?". Et de "oh putain je suis navré" quand on se bouscule par accident. C'est tout.
Alors Léo, la première fois qu'il m'a parlé (suite à une référence au seigneur des anneaux en plus) j'ai bégayé, un peu. J'étais pas vraiment sûre qu'il s'adressait à moi. Puis on s'est retrouvé à côté à table. On avait un tas de trucs en commun, notamment au niveau des mangas, de la musique, et de nos goûts en général. (Sauf que ce petit pesco végétarien a renoncé au kebab et qu'il préfère le pop-corn sucré. beurk).
Puis, y'a eu le film. "Crimes de guerres au Yémen, les complicités européennes". Elsa d'un côté, Léo de l'autre. Et moi qui commence à pleurer. Elsa s'affale contre moi, et Léo s'appuie sur le dossier de son siège pour que nos épaules se touchent. Du contact. Ce qui me manquait le plus pour aller bien, en fait. Du contact.
La soirée au bar, où je n'ai pas pris d'alcool mais où on a bien rigolé. Puis le lendemain. Le deuxième film, celui sur les religieuses abusées. Dès les dix premières minutes j'ai pleuré. J'ai posé ma tête sur l'épaule de Léo, il m'a pris dans ses bras. Alors, ça allait. J'étais pas toute seule. Ensuite, on a été se promener, acheter un peu d'alcool aussi, et puis on s'est isolé, et il m'a demandé si j'allais mieux. Il m'a dit que je pouvais lui parler. Et j'ai raconté.
Y'a eu les soirées magnifiques qu'on a partagé tous les neuf, et le dernier soir, moi qui demande un "câlin du dodo" à Léo, bourrée, et qui m'endort en me sentant safe pour la toute première fois depuis presque deux mois.