Ma mère a eu mon frère sans le vouloir. Elle s'en est rendue compte alors que cela faisait quatre mois qu'elle était enceinte. Elle avait fait un semi déni de grossesse : elle était toujours réglée mais son ventre s'arrondissait. Et mon frère est sorti prématuré.
Ensuite, ma mère a voulu un second enfant. Pendant une année, elle a pris des hormones pour essayer de tomber enceinte. C'est seulement quand elle a arrêtée qu'elle est tombée enceinte. Au bout de quatorze semaine, elle a beaucoup saigné et a été admise d'urgence à l’hôpital. Elle a expulsé le bébé, il était mort, et quand elle m'a raconté, elle m'a dit "On est pas censé les voir, mais moi, je l'ai vu. Et s'il est mort, c'est que c'était ce qui devait se passer. Il n'avait pas de membre, il ne ressemblait à rien. Il vaut mieux qu'il soit mort, s'il était resté en vie, ça aurait été horrible pour lui." Elle a raison, ça aurait été trop dur, mais quand elle en parle, je sais qu'au fond ça lui fait mal. Ensuite, moi je suis arrivée, petite fille dans ma famille. Puis, deux ans plus tard, mon frère. Hier maman m'a avoué qu'elle a eu du mal à se remettre de cette fausse couche.
S'il avait vécu, mes parents auraient-ils eu le courage de faire un autre enfant ? Est-ce qu'il me ressemblerait ? Parfois je me demande si les gens n'auraient pas été plus heureux avec lui s'il s'était développé normalement, qu'avec moi. Je sais, c'est malsain, et avec ça, il est facile de se dire qu'un autre aurait tout mieux réussi. Ma famille m'aime, mes deux frères sont géniaux, et mes parents sont cools. Mais je me remets sans cesse en question. Est-ce que, s'il peut me voir, il m'en veut d'avoir pris sa place ?
Alors parfois le soir, je me raconte cette petite histoire :
Mon frère mort me regarde, auréolé de sang, une expression bienveillante sur le visage, et il me dit qu'il m'aime, que mon bonheur fait le sien, que je suis sa princesse. Il me demande d'être heureuse, de vivre pour lui. Il me recommande de bien veiller sur mon petit frère, que c'est moi son ange gardien. Il me tends ma peluche dans le noir, qu'importe si je n'en ai plus besoin désormais. Il m'observe, d'un oeil un peu jaloux et il m'explique "Je voudrais pouvoir me disputer et me réconcilier avec toi. Te chouchouter, rendre fiers et décevoir mes parents, mille fois. Je veux faire des bêtises, me faire gronder, me faire aimer. Mais je ne peux pas. Alors tu dois faire ça pour moi."
Au fond, je sais qu'il a raison. Je dois vivre en son honneur, à la lumière de sa mort, parce qu'il le mérite. Mais c'est complexant de se dire qu'un autre aurait peut-être mieux réussi. Evidemment, tout le monde me dit que je les comble de bonheur, mais c'est parce qu'ils ne connaissent que ça, que moi. C'est assez compliqué, parce que je me sens obligée de me battre face à un adversaire qui n'existe pas, et que je peux donc me représenter parfait. Ce qui signifie que je n'ai aucune chance de gagner. D'un autre côté, j'aimerai rencontrer ce frère, cette soeur, bien que je me l'imagine toujours masculin, et apprendre à le connaître. J'ai du mal à en parler à mes parents surtout qu'ils n'y peuvent rien...